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Dura puella chez Gallus et les élégiaques – Jacqueline Fabre-Serris (Lille 3)

L’adjectif durus, associé traditionnellement au uir et plus particulièrement au miles, est utilisé par les élégiaques pour caractériser leur puella. L’hypothèse que j’ai développée dans Eugesta 3 est qu’il sert alors à définir de nouveaux rapports de sexe.

Les élégiaques recourent à durus quand ils évoquent soit les refus de la puella soit le genre de vie qui en résulte pour son amant (seruitium amoris)

1. Dura (« dure » au sens d’ « insensible, qui se refuse à l’amour ») appliqué à la puella : Tibulle, 1, 8, 50 ; 2, 6, 28 ; Lygdamus, 4, 76 ; Properce, 1, 1, 10 ; 1, 7, 6 ; 1, 17, 16 ; 2, 1, 78 ; 2, 5, 7 ; 2, 22 a, 11 ; 2, 22 b, 43 (aut si es dura, nega ; siue es non dura, uenito !) ; 2, 24 c, 47 ; 4 2, 23 ; Ovide, Amours, 1, 9, 19 ; Art d’aimer, 2, 527.

1.1. durus peut être associé à ferrum : Tibulle (flebis : non tua sunt duro praecordia ferro/uincta…, 1, 1, 63-64) ; Properce (sit licet et ferro durior et chalybe, 1, 16, 30) ; Ovide (à propos de la servante, différente de la puella : nec silicum uenae nec durum in pectore ferrum/ … tibi … adest, Amours, 1, 11, 9-10).

1.2. durus qualifie la porte fermée (ianua, fores, limen, mais aussi le lignum de la porte, la catena du portier), qui symbolise les refus de la puella : Tibulle, 1, 1, 56 ; 1, 2, 6 ; 1, 8, 76 ; 2, 6, 47-48 ; Properce, 1, 6, 17-18, Ovide, Amours, 1, 6, 1, 28, 47, 62, 68, 74 ; 2, 1, 22 ; 3, 1, 53 ; Remèdes à l’amour, 507-508 ; 677 ; ou d’autres éléments dans un contexte de séparation entre les amants (ex, chez Properce, naue, 1, 8, 6 ; quies, 1, 18, 28 ; timor, 1, 19, 4 ; montes, 1, 20, 13 et chez Ovide, strata, Amours, 1, 2, 1-2).

2. Durus (« dur » au sens de « pénible, difficile à supporter ») qualifiant le genre de vie de l’amant : Tibulle, 1, 4, 47 (labores) ; 1, 6, 69 (leges), Properce, 1, 6, 36 (sidere) ; 1, 7, 8 (tempora) ; 1, 15, 1 (multa) ; 2, 34, 49 (amores).

Raisons de supposer une origine gallienne à l’emploi de dura puella :
- L’adjectif durus est utilisé pour caractériser Gallus dans les jugements stylistiques que portent Ovide et Quintilien, mais il est probable qu’il fonctionne aussi comme renvoi à une thématique fondamentale dans les Amores.
- Le fait que les trois élégiaques aient les mêmes usages de durus laisse supposer une origine commune ; le nom plus vraisemblable est celui du fondateur du genre.
- L’association de dura à Atalante, attestée par Properce dans un passage qui renvoie à Gallus, (1, 1, 10), s’explique (voir Cairns, Sextus Propertius, 2006, 89-90) par un jeu avec l’étymologie de son nom, le verbe τλάω signifiant à la fois « avoir la hardiesse » et « supporter, souffrir » (le ἀ a une valeur d’intensification). Le nom d’Atalante correspondrait à deux aspects complémentaires de son mode de vie : la nécessité où elle était à la fois d’être « hardie » et de « supporter » les labores qu’implique la chasse. Dura est ici un adjectif de nature qui glose le nom de la puella : il est symbolique de son caractère et de son mode de vie. Ce n’est que secondairement, en raison de ce qu’implique ce genre de vie pour son amant, que dura signifiait chez Gallus « dure, insensible, qui se refuse à l’amour », autrement dit, pas seulement « dure pour elle-même » mais « dure pour autrui ».

Dura puella chez les élégiaques :
La puella romaine n’est pas dura dans le même sens qu’Atalante, qui se refuse au mariage. Elle, a généralement cédé à son amant ou à d’autres auparavant. Le choix de dura a ici surtout une valeur fonctionnelle : il s’agit de valoriser par là la capacité d’endurance de l’amant et son aptitude à triompher de la résistance de la puella. Celle-ci est dura pour que l’amant puisse expérimenter un mode de vie durus et se montre capable de vaincre des obstacles comme dans une militia (voir la fiche durus uir), l’obstacle majeur, symbole de tous les autres, étant la porte fermée, qualifiée aussi de dura.

Conclusion
durus est aussi un adjectif générique pour l’élégie, ce qui peut sembler paradoxal, non seulement parce que mollis, molliter, mollire, mollities sont des termes importants du glossaire élégiaque de l’amour, mais aussi du fait que les poètes se servent de ces termes pour caractériser l’élégie par rapport à l’épopée ou à la tragédie. Si dans la poésie élégiaque, l’adjectif mollis est fréquemment associé à des parties du corps féminin : sinus, capilli, pectora, bracchia et à la démarche de la puella ou à sa façon d’être allongée, c’est la duritia qui dans la relation amoureuse caractérise les femmes, avant que leurs amants ne les aient amenées, par une stratégie basée à la fois sur la duritia et la mollitia, à un comportement plus adéquat avec leur nature physique (voir la fiche durus uir). On peut en conclure aussi que, dans les nouveaux rapports de sexe construits dans l’élégie, les usages de durus et de mollis font que des qualités marquées comme traditionnellement masculine (duritia) ou féminine (mollitia) se trouvent développées alternativement ou successivement par le uir et la puella, et donc in fine partagées

Voir J. Fabre-Serris, « Genre et Gender : usages et enjeux de l’emploi de durus chez les élégiaques », Eugesta 3. (> article pdf)


Pour citer cette fiche / To cite this entry
Référence électronique / Electronic reference
Dura puella chez Gallus et les élégiaques – Jacqueline Fabre-Serris (Lille 3), EuGeStA Lexicon, 15 May 2014
http://eugesta.recherche.univ-lille3.fr/spip.php ?article99